Lorsqu'en 1981, le Premier Ministre, Pierre MAUROY, m'a demandé de rédiger un rapport sur l'insertion sociale et professionnelle des jeunes en difficultés, avec une équipe nous avons, par lettre, en leur demandant une réponse très rapide, interpellé 500 groupes ou institutions de tous bords, que nous avons repérés comme ayant une expérience longue en matière de jeunes en difficultés. C'est le dépouillement de 4 000 pages qui a constitué le rapport.
En 1984, il y avait 88 Missions Locales. Chaque membre de la Délégation avait la responsabilité de 5 à10 d'entre elles ; au moins une fois par semaine il (elle) en visitait une, une journée entière; et de même pour Gérard Sarazin, qui dès la création de la Délégation est devenu Délégué-Adjoint, et moi. Et ceci sans compter les longs coups de fil avec chaque mission locale, chaque semaine. Nous en avons retiré énormément d'informations.
Avant mon départ de la Délégation, j'ai, avec deux des conseillers, procédé à un bilan, en demandant à toutes les missions locales de nous envoyer un rapport « ouvert », c'est-à-dire portant sur les questions qu'elles se posaient et avaient envie de voir posées aux autres et sur les réponses qu'elles y apportaient. Nous avons ensemble rédigé le rapport intitulé « Point 84 ».
Nous en avons, en particulier, retiré les principes suivants, dont je sais qu'ils sont tous appliqués actuellement par toutes les missions locales et souvent, certainement, mieux que nous ne les avions formulées à cette époque.
1.- Le principe de proximité .
Comprenant que ce n'est pas seulement par des lois, par des textes –il en faut- qu'elles arriveraient à régler les problèmes des jeunes, elles ont fait en sorte de .connaître chaque jeune, de travailler avec lui (ou elle) sur son présent et son avenir, elles voulaient être capables de mettre un nom et une vie sur chaque visage.
2.-Le principe du rapprochement
Il faut rapprocher les jeunes des institutions. Les jeunes défavorisés, les jeunes en difficulté, sont précisément ceux qui ont été exclus (ou s'en sont exclus eux-mêmes, mais le résultat est le même) par les administrations et les institutions, et donc les rejettent.
Insertion signifie d'abord rapprochement.
3. – Le principe de la négociation et de la responsabilisation.
Il faut prendre les jeunes en compte et non en charge, et donc réfléchir à la manière de discuter avec le jeune et de l'écouter. Il y en a quatre aussi mauvaises l'une que l'autre : accepter tout ce qu'il demande, refuser tout ce qu'il demande, l'assister ou le récupérer, (c'est-à-dire essayer, en lui parlant longuement, de lui faire accepter nos valeurs sans tenir naturellement aucun compte des siennes). Tous les éducateurs savent qu'il leur faut « naviguer » entre ces quatre écueils.
Et là se pose le problème de la négociation et de la contractualisation. Négocier avec quelqu'un, c'est le reconnaître, c'est-à-dire reconnaître ses différences, c'est aussi lui apprendre à reconnaître l'autre, c'est lui permettre de constituer sa propre identité.
4. – Le principe de nouvelles formes de communication
Il vise à donner aux jeunes des espaces d'expression, des lieux de parole et des lieux de confrontation avec les adultes, qui sont nécessaires à l'insertion des jeunes.
5. – Le principe de la globalisation.
Il s'agit de la prise en charge, par le jeune, de sa vie. Les missions locales ont vite compris que la globalisation revêt deux formes, celle où l'on aide le jeune à traiter et résoudre chacun de ses problèmes quels qu'ils soient, formation, emploi, etc…mais séparément : c'est une globalité statique. Et celle dynamique, où les problèmes sont reliés entre eux, et, mieux encore, dynamisante, dans le sens où il s'agit non pas seulement de l'aider à résoudre ses problèmes, mais de faire évoluer le jeune.
Cela signifie que si l'on part de l'aspect de sa vie qu'il pose en premier, et de le faire réfléchir, jusqu'à ce qu'il les prenne en compte, sur d'autres aspects ; par exemple, tel jeune se pose des problèmes d'emploi, mais il a aussi des problèmes de formation ou de logement ou de santé, et qui d'ailleurs rejaillissent sur ses problèmes d'emploi. La dynamisation vise à lui en faire prendre conscience et à les étudier simultanément. A donc été introduit, ici, le concept de dépassement. Le jeune est amené, par les discussions avec son conseiller, à dépasser sa demande première, à mieux se comprendre et se situer. Simplifier n'est pas diviser . La globalisation est, paradoxalement, d'abord éclatement du problème qu'il pose, ceci pour lui permettre sa recomposition et, par là, l'amener à penser sa vie globale, à reconstituer son identité.
Mais, l'aspect temporel a été aussi mis en avant, celui l'organisation de sa vie par le jeune dans le temps. C'est faire en sorte que le jeune dépasse la situation de consommateur de mesures, et que le dispositif ne se limite pas à des sas d'attente qui produira inéluctablement une culture de la précarité.
Inversement, avoir formé les jeunes à définir et prendre en compte leur propre itinéraire est peut-être la forme la plus avancée de l'éducation permanente .
6. - Le principe de la discrimination positive.
La différence entre solidarité et discrimination positive est essentielle. Tout le monde est pour la solidarité, la discrimination positive fait peur. Pire, on n'aime pas « parler des défavorisés, penser à eux, et, a fortiori, leur donner plus qu'aux autres ».
- Tous ces principes sont liés au problème de la place du jeune. Il faut toujours la « reconnaître », mais au préalable,…. ce qui n'est pas le plus facile !….. accepter de lui en faire une.
- De tous ces principes, en sortaient d'autres portant sur l'organisation de la Mission Locale.
7. - Le principe de la cohérence
entre le cadre national et le cadre local ; les missions locales constituaient la forme la plus avancée de la décentralisation naissante ; la cohérence signifie que le local, ici la mission locale, doit appliquer les mesures nationales, mais en s'efforçant de les adapter à la situation locale et, en particulier, aux besoins des jeunes, et d'enrichir ainsi les mesures nationales.
8.– Le principe de la concertation.
Nombreuses sont les institutions et administrations qui ont affaire aux jeunes, mais, le plus souvent, elles travaillent en s'ignorant les unes et les autres, quand elles ne travaillent pas les unes contre les autres, parce qu'elles se sentent « propriétaires » des jeunes et des mesures ; or, aucune institution ne peut, seule, résoudre les problèmes globaux des jeunes. La sectorisation est très néfaste. La mission locale est un lieu de concertation.
Ceci dit, l'équipe de la mission locale ne doit pas tout faire elle-même, elle doit travailler avec les partenaires. Elle doit faire faire. Elle est lieu d'incitation.
9. – Le principe de l'innovation .
La mission locale, à la fois parce qu'elle reçoit énormément de jeunes et est ainsi confrontée directement à « tous les problèmes de la jeunesse » et enfin parce qu'elle travaille avec tous les partenaires impliqués, ne peut pas ne pas être amenée à proposer et faire réaliser des solutions originales et donc à innover.
A ce sujet, j'ai souvent le regret que les « politiques » n'écoutent pas assez les Missions Locales. Si ce ne sont évidemment pas elles qui doivent définir la politique, elles constituent un exceptionnel moyen de compréhension des problèmes des services et donc une formidable rampe de lancement de la politique de la jeunesse.
Bertrand SCHWARTZ |